1- La brume de l’esprit
Il faisait nuit noire, l’épais rideau de nuages masquait la lune. Seules les lueurs des
appartements, des maisons et des quelques commerces nocturnes illuminaient la carte que j’avais sous les yeux. Oui, c’était comme une carte, j’étais au-dessus de la commune, dans les airs. Je
flottais sans même savoir comment c’était possible. Je n’avais pas vraiment de corps, j’étais une sorte de brume rosâtre à la forme vaguement humaine, j’avais deux bras et deux jambes mais
pas de main ni de pied. Je me sentais comme un de ces bonhommes, dessin d’enfants.
Je reconnaissais la faculté où j’allais en cours. De grands bâtiments passablement délabrés,
dont les travaux de rénovations avançaient au rythme d’un achatine1 anémique. Un des pôles se trouvait sur une colline tandis qu’en contrebas, vers le bord de mer, on en trouvait
un second, plus moderne, plus neuf. Non loin de là, des résidences universitaires bordées d’un grand parking, de petits immeubles allongés et deux grandes tours accolées. Tout cela à côté de
la marina, magnifique réunion de bateaux : voiliers, monocoques, catamarans et trimarans, vedettes. Tout un complexe de restaurants d’assez bon standing à côté d’hôtels visant une
clientèle avant tout touristique et aisée. Ci-et-là des commerces plus modestes, une pizzeria fort appréciée des étudiants, un serrurier, un cybercafé, etc.
J’entendais le vent mais je ne le sentais pas caresser ma peau. Sans doute car je n’en avais
pas. Cette brise marine me traversait de part en part. La sensation était singulière. Percevoir ce parfum salin par toutes les parties de mon corps, c’était extraordinaire ! Ne faire
qu’un avec l’alizé…
J’eus envie de descendre voir le quartier de plus près. A peine eus-je eu conscience de cette
envie que je fus transporté, comme par un vent, qui cette fois-ci aurait eu prise sur mon corps immatériel, vers l’objet de mon désir. J’étais sur la route entre les résidences et la
pizzeria. Une étudiante de ma promotion en revenait avec deux précieuses boîtes en carton dont s’échappait un fumet délicieux. Elle venait vers moi, elle regardait droit devant elle vers le
lointain. Elle ne me voyait manifestement pas.
Elle me passa à travers, je sentis toutes les formes de son corps, jeune femme charnelle du
soleil. Grisant ! Elle s’arrêta et lâcha les pizzas au sol. Elle se frottait les bras comme si elle avait eu très froid tout d’un coup. Elle se tenait les jambes serrées, la tête penchée
en avant, le dos plié, elle était comme une fleur qui se fermait au crépuscule. Elle se retourna lentement, le regard inquiet, à la recherche d’un signe, d’une explication. Elle tremblait.
M’avait-elle senti ? Elle se ressaisit quelques secondes plus tard, se baissa pour ramasser les cartons qui étaient restés bien fermés puis repris la route en pressant le
pas.
Je la suivis. Elle se rendait à la tour A, à l’un des plus hauts étages. Elle y retrouva une
camarade, une négresse tressée à la silhouette très longiligne. Cette dernière l’attendait impatiemment. Elle plaisanta en reprochant à Laure, je crois que c’était son prénom, d’avoir été
longue, l’accusant d’avoir fait une charmante rencontre en route qui l’aurait retardée. Laure n’apprécia guère et lui répondit un peu sèchement tout en installant les pizzas sur la petite
table dans la chambre étroite.
A peine dix mètres carrés pour ce repas à deux… Non, à trois ! Je n’avais pas encore
remarqué cet homme, sur le mini-balcon.
« Alors les filles, on va enfin pouvoir manger ? » Leur
lança-t-il.
Je n’en revenais pas, je reconnaissais un de nos professeurs. Une homme d’environ trente-cinq
ans, typé indien, cheveux longs, de taille moyenne. J’observais, incrédule, j’écoutais, je sentais…
Après avoir englouti les pizzas, leur conversation se porta sur les derniers examens. Ces
deux-là n’étaient pas très douées dans sa matière et, apparemment, elles ne pouvaient pas se permettre d’avoir de mauvais résultats.
Monsieur se fit rassurant, prenant la première par l’épaule et lui glissant quelques mots au
creux de l’oreille. Quelques mots et puis aussi la langue.
« Ne vous inquiétez pas, vous avez réussi votre examen. » Sourit-il.
Nous avions passé l’épreuve deux jours à peine avant, je me souvenais encore de la tension
qui régnait dans l’amphithéâtre, de ce problème de chimie à vous faire vous arracher les cheveux…
Je n’avais pas besoin d’en voir ou d’en entendre davantage. J’avais saisi ce qui se
jouait.
Quand les mains commencèrent à faire glisser la mousseline, quand les bras se levèrent pour
retirer un top, quand le bruit de la fermeture éclair du seul pantalon de la pièce se fit entendre, il ne resta plus de place pour le doute.
On entendait parler de ces choses là, mais je croyais à peine ce que je voyais. Cela se
passait au sein même de la résidence ? C’était irrationnel !
Je me retrouvai de nouveau en altitude, juste après avoir eu ces pensées.
C’était… Révoltant… Outrageant. Je bouillais, ma brume commençait à se dissiper, je
disparaissais. Je m’évaporais. La peur s’empara de moi. Qu’allait-il advenir de moi ? Je sentais l’envie impérieuse de pleurer mais je n’avais pas d’yeux ou de glandes lacrymales, je
n’étais que vapeur et je me dispersais au gré d’un alizé assassin…
Je me réveillai en sursaut, en nage de sueur, tentant de retrouver et mon souffle et mon
calme. Quel rêve étrange ! J’en avais gardé l’amertume au palais, la frustration au cœur et la colère aux tripes…
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